De l’Urgence du débat bioéthique

Aujourd’hui, l’exploration scientifique et l’expérimentation technique progressent de manière spectaculaire dans la connaissance de la cellule vivante, espèce humaine comprise.

Cela touche directement à l’humain et à l’Homme et soulève de nombreux problèmes fondamentaux qui présentent la double caractéristique d’être inédits et de mettre à la fois en jeu non seulement les conditions de vie et la vie de l’Homme, mais également sa nature et son identité mêmes… d’où les débats bioéthiques qui s’imposent à nos sociétés.

Distinguer plusieurs niveaux

 

  1. Le niveau technico-médical : tout dépend de l’état de la recherche au plan biologique, des connaissances techniques mais aussi des possibilités concrètes au plan médical. Des limites censées infranchissables ont été dépassées, des interventions réputées impossibles sont maintenant pratique courante, des éventualités dont on n’avait pas même l’idée se profilent à l’horizon…
  2. Le niveau économico-social. Il ne suffit pas de disposer de connaissances théoriques, des moyens techniques d’intervention, encore faut-il disposer des moyens en financement et en personnel pour susciter tout cela, l’entretenir et le perfectionner…
  3. Le plan politico-juridique. Définition des objectifs, répartition des moyens, calendrier des échéances respectives, etc. relèvent d’un niveau décisionnel qui ne peut être que celui qui définit la compétence proprement politique d’une société donnée. Et le politique lui-même ne pourra intervenir qu’en articulation avec les organismes et institutions qualifiés en matière de droit. Dans cette situation, la nouveauté introduite ici amène la sphère politico-juridique à se positionner sur des problèmes totalement inédits, confrontée à un véritable « vide » du droit…
  4. Le niveau éthico-religieux. Ces débats sont menés à la lumière de ce qu’il est possible de reconnaître ou non comme « le bien ». C’est finalement en fonction de ce qui est « juste et bon » et en référence à ce qu’enseignent à cet égard traditions de sagesse et propositions des religions qu’il s’agit d’analyser cette « maîtrise du vivant ».

Trois interrogations

  1. Que pouvons-nous ?, au plan concret et technique des connaissances et des moyens tant d’ordre biologique ou médical que financier ou juridique.
  2. Que voulons-nous pouvoir ? La simple possibilité ne décide de rien. Ici doit avoir lieu une prise de décision : choisir ce qu’on voudra effectivement pouvoir, parmi toutes les éventualités de fait ouvertes aux autres niveaux. On est là dans l’ordre politique, qui est celui de l’action concertée, conduite et contrôlée. Tout ceci se base sur un consensus énoncé, ses besoins effectifs, présents et à venir, et pas toujours conscients chez tous les membres concernés.
  3. Que devons-nous vouloir pouvoir ? C’est l’interrogation éthique et religieuse. Nous sommes ici face à la question de fond : savoir ce qui est fondamentalement en cause.
    C’est sur cette question que nous sommes interrogés en tant que catholiques.

Ce qui est en cause : l’Homme

Et plus précisément ce qui est proprement l’humain dans l’Homme. Qu’il s’agisse du commencement ou de la fin de son existence, que l’on s’interroge sur la croissance, la protection ou le vieillissement de sa vie, sur le traitement de ses maladies ou l’accroissement de ses performances.

L’Homme est interrogé, à la fois dans la conception qu’on s’en fait, dans l’importance qu’on lui attribue, la valeur qu’on lui reconnaît, les titres auxquels on l’évalue et le « traite».

 

En celui qui décide

L’Homme est en cause d’abord en celui qui est en position d’évaluer et de juger, de décider et d’agir. Pour pouvoir trancher, par exemple, en matière de fécondation in vitro, de clonage ou d’euthanasie, il est nécessaire d’engager toute la vision qu’on a soi-même de l’Homme.

 

En celui à propos de qui on décide

On peut distinguer trois principes à respecter lorsqu’il s’agit de prendre une décision en matière de biologie humaine, de prétendre exercer une « maîtrise » dans le domaine du vivant humain.

    1. Respecter la dignité de l’Homme. Le biologique proprement humain est d’une spécificité telle qu’il mérite respect. Ce respect s’appliquerait à priori dans tous les états humains possibles : statut embryonnaire, état de maladie spécialement invalidante ou handicapante, amoindrissements divers de fin de vie, etc.
    2. Alléger autant que possible sa souffrance. Tout ce que la « maîtrise » à laquelle nous avons désormais accédé peut rendre possible en matière d’allègement de la souffrance, ne peut être que résolument valorisé et absolument soutenu.
    3. Reconnaître la finitude de l’Homme. Le Progrès peut nous amener à raisonner et à procéder comme si les limites de l’humain pouvaient être indéfiniment reculées, et comme si même, au bout du compte, l’Homme pouvait parvenir à une quasi-satisfaisante maîtrise des conditions de sa vie et de son destin. Ah, la fameuse condition humaine… Il faut bien en convenir : l’Homme n’a et n’aura jamais la maîtrise ni de son origine ni de sa fin ni, globalement, de son « état » quel qu’il soit, aussi bien comme individu que comme espèce. L’Homme est assigné à une condition de finitude et de contingence qui lui confère, à ce titre- là justement, sa dignité et sa grandeur.

Il n’est besoin ni de professer la foi chrétienne, ni de faire allégeance à l’Église pour en être convaincu. Il n’en reste pas moins que foi et Église chrétiennes ont ici à dire des choses qui peuvent avoir à la fois leur pertinence mais aussi leur urgence, tout particulièrement dans notre monde actuel.

Interventions de l’Eglise

  1. Comme toutes les autres instances, celle que représentent la foi chrétienne et ses porte-parole et témoins, ne saurait être ni la première ni la seule qualifiée pour prendre position dans le domaine biologique. D’autres compétences ont droit à la parole. Si des lacunes demeurent ici dans les savoirs et les pouvoirs humains, il n’est pas de la compétence de la foi et de ses représentants de se précipiter pour les combler. Dans les domaines où continuent de régner incertitudes ou non-savoir, la foi et l’Eglise sont appelées à ne pas sortir de la commune réserve, même si elles n’en restent pas moins fondées à rejeter toute précipitation et à inviter à la prudence.
  2. Parler d’Église et de foi chrétienne, ce n’est pas réserver la parole à la hiérarchie et au magistère. L’autorité pastorale représente, certes, dans l’Église la référence suprême, mais c’est bien ici la conscience personnelle éclairée qui est appelée à trancher au plus près de la décision à prendre et de l’action à entreprendre de manière responsable. Par ailleurs, les chrétiens engagés tant dans la recherche biologique et dans les savoirs et savoir-faire médicaux que dans la gestion économique ou politique et dans la réflexion juridique ou éthique, ont droit à la parole et même devoir de la prendre. Nul n’est susceptible de les y suppléer.
  3. Doctrine de la Création. La parole officielle de l’Église est commandée par la vision de l’Homme professée par la foi chrétienne. Selon cette dernière, l’Homme est d’abord créature de Dieu, c’est-à-dire qu’il n’est certes pas seul maître de lui-même et de son destin, mais aussi qu’il est doté d’une dignité inaliénable, puisque Dieu ne l’a pas seulement fait, mais créé « à son image et à sa ressemblance ». L’Eglise catholique estime pour sa part que cette dignité vaut pour l’Homme comme tel, c’est-à-dire en quelque état qu’il soit : embryon, marqué de quelque handicap, mentalement diminué, ou grabataire à l’agonie. Elle estime qu’à l’égard de l’Homme et de l’humain, aucun autre considérant n’est susceptible de l’emporter sur le respect, catégorie-mère de l’éthique. Cette dignité due au rapport particulier qu’il entretient avec Dieu a pour conséquence que l’Homme est appelé à exercer une véritable « maîtrise » sur la terre et à la  « soumettre », ce qui lui ouvre effectivement tout le domaine des sciences et des techniques. L’Eglise catholique n’en déduit toutefois pas qu’il serait possible à l’Homme d’aller jusqu’à s’instrumentaliser en lui-même ou en son semblable : le respect que requiert la dignité propre de l’humain est compris comme appelant à ne jamais ni en rien le traiter comme un moyen, et donc à le considérer toujours véritablement comme une fin.
  4. La vision chrétienne de l’Homme n’est pas commandée seulement par la doctrine de la création, mais également par la doctrine du Salut.Salut de la finitude : restant certes fini, il se voit offrir la possibilité d’une communion définitive de vie avec Dieu même, y compris par-delà la mort. Par quoi la foi se tourne en espérance, et ouvre la condition humaine sur un destin d’éternité.
  5. Salut du péché : s’il s’avère que l’Homme contrevient de fait coupablement à la loi fondamentale du respect, il pourra recevoir l’annonce d’un possible pardon.
  6. La parole officielle de l’Église est ici appelée à se formuler, autant que possible, de sorte qu’elle n’apparaisse pas répercuter seulement soit une interdiction soit une prescription qui ne laisseraient pas d’autre possibilité que la pure et simple soumission ou la dure et ferme condamnation. Il convient au contraire que l’Eglise fasse tout pour que ses interventions se présentent et soient perçues comme des appels, des invitations à entrer dans une démarche qui soit à la fois de reconnaissance de Dieu et de service de l’humain — de tout Homme et de toute forme d’humanité.
  7. L’appel à la foi ne débouche pas seulement sur une proposition d’espérance, mais aussi sur une invitation à la charité : à l’amour qui choisit de se faire serviteur, à l’exercice d’une « maîtrise de la maîtrise » qui s’ingénie à toujours tourner le pouvoir en service. Il s’agit ici de s’organiser pour transformer un pouvoir sur le vivant en un service du vivant, dans le cadre d’une humanisation promise à rien de moins que la divinisation. C’est ce destin de salut de l’Homme que la foi chrétienne est heureuse d’annoncer, au nom du Dieu de Jésus-Christ.

D’après Monseigneur Joseph Doré, Archevêque émérite de Strasbourg